Le bruit de la liberté

Il y a trois jours encore, quelques minutes avant la sonnerie, un élève a levé la main. Il m’a posé une question sur le racisme en France. Nous avions parlé de Rosa Parks, Nelson Mandela, de l’apartheid, de la ségrégation aux États-Unis, de l’importance de la conscience. En lui répondant, d’autres mots se sont invités. Histoire, religion, choix, discrimination, tolérance.

Souvent, tout commence par une remarque lancée à la volée par un élève. C’est une phrase jetée dans l’air, là où les murs paraissent parfois si étroits qu’ils menacent de nous enfermer. Certains diront que ce n’est pas là le rôle de l’école. Mais je crois, au contraire, qu’elle n’a pas de vocation plus profonde que celle d’ouvrir les portes. Au fond, est-il juste d’apprendre à écrire sans penser ?

Alors il faut expliquer, contester, bousculer, heurter les convictions parfois, citer des dates, des textes et des traités. À la fin de ces heures-là, je les entends dire « déjà ? », et les yeux dans les leurs, je les regarde réfléchir, s’interpeller, se nourrir de leurs contradictions et, le plus souvent, de leurs désaccords.

Bien sûr, il m’est arrivé de rencontrer des croyances aux remparts plus forts que moi. J’ai mordu mes lèvres, parfois, mais jamais je ne me suis dit qu’il fallait chérir le silence. J’ai continué, comme Samuel Paty, comme tous, à défendre le droit de pousser les murs, de questionner, d’interroger. J’ai aimé mon métier passionnément parce qu’il m’offrait cette possibilité, celle d’ouvrir le monde sur un autre. J’ai débattu encore, toujours, parce que dans « débattre » il y a se battre, et que rien n’a plus de sens que la liberté.

Et, je le sais, nous continuerons demain.

Plus encore que tout le reste

Dans quelques jours, mes premiers élèves de sixième entreront au lycée.

Quatre ans plus tard, déjà, seulement, j’ai encore leurs voix dans la tête. J’ai les poèmes et les lettres, les histoires du quartier, et leurs regards aussi. J’ai les prénoms associés à mes souvenirs et les mots malhabiles tracés au feutre sur des cahiers abimés. J’ai mes larmes, les leurs, et les mains serrées, les « c’est pas mon pays », « c’est pas chez moi ici », Paris à quelques kilomètres mais si loin, la violence, les coups et la douceur de la pluie. J’ai l’hiver et l’envie de m’enfuir, les matins noirs, les cœurs signés de toutes leurs mains, la craie sur les doigts, et les « la poésie c’est beau madame » lancés tout bas. J’ai les yeux des enfants qui voyaient les lumières de la capitale sans jamais en être éclairés, ceux qui se cachaient pour lire, qui écrivaient des haïkus sur le ciel au-dessus de la cité, ceux que j’ai aimés de toutes mes forces même si on m’apprenait que je n’enseignais pas pour ressentir.

C’était faux. Cette année-là était comme une tempête. Quelque chose qui ravage puis donne naissance à l’après. J’ai cru, parfois, que j’abandonnerais, j’ai voulu ne plus y retourner. Mais j’ai aimé, c’est vrai, j’ai aimé si fort que j’ai su : c’était ma place, plus encore que tout le reste.
J’ai aimé Saïd, Ali, Fatima, Amine, et toujours depuis, avant septembre, je relis les mots qu’ils m’ont laissés, eux, les premiers prénoms appris par cœur de ma vie.

🖤

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Derrière les murs

J’ai commencé ces lignes comme on sort d’un rêve. J’ai voulu écrire les mots sur les murs qui nous enferment aujourd’hui, le ciel bleu au-dessus des yeux. Et puis j’ai su. Je n’ai pas envie de vous parler des jours qui passent, là, mais de ceux qui nous attendent.

Demain, oui demain, on retrouvera le printemps, l’été, le goût des saisons, puis celui des framboises et leurs traces lie de vin sur les doigts. On retournera dehors, en terrasse, sur les quais, dans les champs, courir sous les nuages, faire tinter nos verres, et regarder la lune. On chérira les plaisirs des matins, l’odeur du café, les bouquets de pivoines, la chaleur qui brûle les épaules claires et les ruelles pavées. On dira, encore, « et si on allait voir la mer ? », et on partira vite rejoindre les vagues. On sentira le sable entre nos orteils, un livre contre la poitrine, les lèvres pleines de sel. On criera comme des fous et le vent portera nos voix en écho, avant d’admirer le crépuscule et l’idée de pouvoir s’y noyer.

Et derrière les murs qui nous protègent ce matin, nos cœurs éclateront, demain, de pouvoir battre encore.

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Le lendemain du premier jour

Ils sont tantôt éclatants, tantôt silencieux, muets, chuchotés au cœur de la nuit. On les garde contre soi, pour qu’ils ne nous échappent pas déjà. C’est un air de musique, l’arrondi d’un corps, sa guérison, les longs voyages, les kilomètres qui nous séparent de la mer, regarde, et les pages que l’on peine à laisser voler. C’est ta main qui montre l’autre rive, tes paupières closes le matin, les recueils de poésie, les levers de soleil sur le fleuve et la flamme dans tes yeux. C’est le dimanche, l’odeur du café, les pas dans la forêt, les épaules blanches sous les premiers soleils et les champs de tournesol tournés vers le ciel. C’est le panier du marché, les fruits rouges de juin, les bouquets de pivoines, le vent dans nos cheveux tout en haut des dunes, ou peut-être des montagnes, la colère de l’orage après les heures chaudes. C’est la lune qui veille, le silence, celui de l’aube, et des soirs, enveloppant comme un drap de soie nos secrets.

Qu’est-ce que l’on peut se souhaiter à l’aube d’une nouvelle décennie ? Est-ce que ce serait présomptueux de simplement répondre « la vie » ?

Mon unique vœu, trois lettres et toute sa poésie.

Lettre à ceux qui disent

J’ai d’abord voulu expliquer, compter les heures, les jours, rétablir ma vérité sur la vôtre. J’ai souvent répondu aux soupirs, aux regards entendus, aux invectives, aux blagues qui n’en étaient pas. J’ai essayé de donner des chiffres, de nuancer, d’atténuer ce que je ressentais, d’éviter de me plaindre, pour ne pas qu’on me réponde, au choix ou tout à la fois, que j’étais fonctionnaire, prof, en grève, en vacances, que je ne savais rien des 35h, du monde de l’entreprise et de la valeur du « vrai travail ».

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« Sors de ta zone de confort »

Plusieurs années en arrière, je me rêvais en aventurière. Je me voyais sortir du cadre, du lot, des clous et des sentiers battus, à l’heure où il était de bon ton de faire une croix sur sa « zone de confort » comme si elle nous condamnait irrémédiablement à l’ennui. J’ai essayé plusieurs fois de repousser des barrières que je croyais imaginaires, tombées finalement non sans mal, croyant que c’était la condition ultime pour m’épanouir. C’était faux, mais je ne le savais pas encore.

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Les secrets les mieux gardés

« Elle a eu une vie extraordinaire. »

Il y a quelques mois, peut-être un an déjà, j’ai entendu cette phrase à la radio. C’était sur France Musique, un matin où le soleil se levait face à la route, un peu avant huit heures. Ils étaient deux, à débattre sur la mort d’une cantatrice célèbre. Et ils ont dit ceci : « Elle a eu une vie extraordinaire ».

Je me souviens m’être demandée ce qu’était réellement une vie hors norme, extra parce que non ordinaire, ailleurs et loin, à voler de scènes en partitions. Etait-ce une vie de paillettes ou de rêveries solitaires, remplie de notes de musique et de conversations jusqu’au petit matin ?

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C’était en août

« En songe, mes retours imaginaires se passaient ainsi ; très vite, je glissais dans l’obscurité vers Stamboul, et, ce soir, je finis par avoir presque l’impression de n’être plus qu’un fantôme de moi-même, en route nocturne vers le pays que j’ai aimé… » 

C’était en août, dans une grande maison silencieuse entourée par la pinède. Je revenais tout juste d’un voyage seule au Maroc. Après une courte nuit au troisième étage d’un immeuble de Casablanca, au numéro d’un boulevard dont j’ai oublié le nom, j’avais pris le taxi très tôt dans l’aube qui tardait à venir. Presque sur la pointe des pieds, dans les rues encore endormies, j’avais dit adieu, en croyant à un au revoir, aux visages que j’aimais là-bas.

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20h27

Je suis en vacances depuis quelques heures. Les dernières avant l’été. Le temps semble s’être délicieusement mis sur pause en avril. J’ai dix-huit jours devant moi, la liberté de les organiser comme je l’entends, avec pour seule obligation quatre vingt copies à corriger, une vingtaine de carnets de voyage du monde entier, des cours à inventer, sur l’amour qui se dessine et se dit, les haïkus, les hivers en calligrammes. Dehors, le printemps est revenu. Il n’y a aucun nuage dans le ciel rose pâle. Les mouettes planent, au rythme du vent, au dessus de la Seine.

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