Plus encore que tout le reste

Dans quelques jours, mes premiers élèves de sixième entreront au lycée.

Quatre ans plus tard, déjà, seulement, j’ai encore leurs voix dans la tête. J’ai les poèmes et les lettres, les histoires du quartier, et leurs regards aussi. J’ai les prénoms associés à mes souvenirs et les mots malhabiles tracés au feutre sur des cahiers abimés. J’ai mes larmes, les leurs, et les mains serrées, les « c’est pas mon pays », « c’est pas chez moi ici », Paris à quelques kilomètres mais si loin, la violence, les coups et la douceur de la pluie. J’ai l’hiver et l’envie de m’enfuir, les matins noirs, les cœurs signés de toutes leurs mains, la craie sur les doigts, et les « la poésie c’est beau madame » lancés tout bas. J’ai les yeux des enfants qui voyaient les lumières de la capitale sans jamais en être éclairés, ceux qui se cachaient pour lire, qui écrivaient des haïkus sur le ciel au-dessus de la cité, ceux que j’ai aimés de toutes mes forces même si on m’apprenait que je n’enseignais pas pour ressentir.

C’était faux. Cette année-là était comme une tempête. Quelque chose qui ravage puis donne naissance à l’après. J’ai cru, parfois, que j’abandonnerais, j’ai voulu ne plus y retourner. Mais j’ai aimé, c’est vrai, j’ai aimé si fort que j’ai su : c’était ma place, plus encore que tout le reste.
J’ai aimé Saïd, Ali, Fatima, Amine, et toujours depuis, avant septembre, je relis les mots qu’ils m’ont laissés, eux, les premiers prénoms appris par cœur de ma vie.

🖤

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