Lettre à ceux qui disent

J’ai d’abord voulu expliquer, compter les heures, les jours, rétablir ma vérité sur la vôtre. J’ai souvent répondu aux soupirs, aux regards entendus, aux invectives, aux blagues qui n’en étaient pas. J’ai essayé de donner des chiffres, de nuancer, d’atténuer ce que je ressentais, d’éviter de me plaindre, pour ne pas qu’on me réponde, au choix ou tout à la fois, que j’étais fonctionnaire, prof, en grève, en vacances, que je ne savais rien des 35h, du monde de l’entreprise et de la valeur du « vrai travail ».

J’ai pleuré parfois sur mes cours, le dimanche, parce que je n’arrivais plus à prendre une journée pour moi, pour souffler hors des exigences que je m’étais fixée. Et encore aujourd’hui, je me surprends à reformuler dix fois cette dernière phrase car je sais qu’elle pourrait être récupérée à coup de « ça va, c’est pas comme si tu dirigeais une entreprise ».

Vous avez raison, c’est vrai, je ne dirige pas d’entreprise. Je n’ai ni déjeuner d’affaire ni clients, pas de deadline au sens où vous l’entendez, je ne passe pas 40h dans un bureau fermé. Je ne vais rien vous prouver ici. J’aurais pu continuer à essayer de convaincre le monde entier, vous avouer que vous me faites mal au cœur mais, aussi, vous dire pourquoi il nous arrive de faire grève quand vous refusez d’écouter, combien c’est un métier exigeant, vous renvoyer vers des articles indiquant notre véritable volume horaire, vous parler de tout ce qui est suggéré, tout ce qui demande du temps et du dévouement, entre les murs, au-delà des heures en classe.

Mais j’ai décidé d’arrêter. J’ai décidé de ne plus expliquer, de ne plus tenter l’impossible, mais simplement de vous parler de ce que l’on évoque peu : l’invisible. Sur mon bureau, il y a une pochette avec la vague d’Hokusaï. A mes pieds, posée sur le tréteau de droite, une boîte recouverte de papier bleu. Elles contiennent tout ce que vous ne voyez pas, tout ce qui permet de mesurer ce que l’on construit quand vous restez persuadés que ce métier ne rime à rien, les lettres, les empreintes de mains colorées « de la part de toute la classe », le carnet rose « souvenirs de 3E – 2019 », tous les prénoms de ces élèves depuis trois ans sur des courriers écrits à la main, les petits mots sur du papier quadrillé, les dessins au feutre ou à la peinture, les bonbons, les tasses, les gobelets pastels et les fleurs séchées.

Derrière ces objets, il y a d’abord l’impalpable, les sourires, les « merci » à la volée, juste soufflés, les « madame, je peux vous parler ? », les larmes, les yeux qui brillent, le silence qui suit, les mains qui se tendent. Il y a les tempêtes, les heures difficiles, mais aussi les victoires, les cours qui fonctionnent plus que tout ce que l’on avait pu espérer en les inventant, les pirates, le procès d’Antigone, les carnets de voyage, les tableaux orientalistes, les tribus du monde de la Jungle, les feuilles qui volent, le goût de la lecture, la musique, les éclats de rire. Oui, on rit ensemble, j’essaie de comprendre, j’apprends à ne plus hausser la voix, à parler, beaucoup, souvent, à donner confiance, à souligner ce dont ils peuvent être fiers. Et, tous les jours, sans exception, je continue d’apprendre et je doute, je me demande si on est sur la bonne voie jusqu’à ce que l’un d’entre eux dise « on peut remettre la musique, là, le truc qu’on a écouté hier ? ça m’aide à me concentrer » en parlant de Wagner, jusqu’aux élèves qui crient « non » quand je termine le chapitre de Momo, Tomek ou Kensuké, jusqu’aux petits mots au tableau, les cœurs, dans les phrases lancées après la sonnerie, « le français c’est devenu notre matière préférée », « c’est vrai, on vous jure ! », dans les activités où ils arrivent déguisés, avec des discours brillants, sensibles, une perception fine des textes, vêtus d’une robe d’avocat ou un chapeau de pirate sur la tête. Et jusqu’au dernier jour de cours où je n’ai pu retenir mes larmes en rentrant dans ma salle de cours et découvrant une surprise, préparée en cachette par ma classe de troisième depuis des semaines, avec des ballons, des cookies maison et des bougies « 28 », jusqu’à ce jour où j’ai su que l’invisible, ce qui n’appartient qu’à nous, avait mille fois plus de sens que vos regards sur ce que je fais.

Vous avez longtemps été juges d’un métier dont vous ne savez rien, me condamnant à m’excuser et m’expliquer sans cesse. Aujourd’hui, je n’ai plus envie de plaider. Je ne connais peut-être pas, à vos yeux, ce que représente un « vrai travail », mais j’aime passionnément le mien, peu importe ce qu’il est pour vous.

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