A lire : La salle de bal, Anna Hope

Là, tout de suite, les yeux sur la couverture, peut-être imaginez-vous une femme valser, presque sur la pointe des pieds, lors d’un immense bal dans une salle somptueuse. Vous devinez son visage, tandis qu’elle vole dans sa robe jaune, les yeux clos, fiévreuse et enivrée, voguant de bras en bras.

« Mais quand ils dansaient ensemble il était tard, elle semblait fatiguée, elle sentait le savon âcre et les espaces confinés, ses yeux méfiants étaient cernés. Quand ils dessinaient leurs cercles rabougris sur la piste, les mots séchaient sur sa langue, il restait muet et inutile, sans rien lui dire. »

En vérité, quand Ella danse, elle reste enfermée. Si elle s’évade en cercle sur la piste, ce n’est que dans les bras de John, quelques minutes à la volée lors du bal du vendredi. Quand la musique s’arrête, lorsque les lumières s’éteignent, ils retournent dans les dortoirs, elle dans le pavillon des femmes, lui chez les malades chroniques du côté des hommes. Ils rêvent, en silence, en lettres, une nuit sous les arbres, souvent par la fenêtre, de vivre leur amour dehors. Comment ce serait, dis, d’être libre à la belle étoile, comment c’était avant ? La réalité du jour est plus cruelle encore que les nuits à chuchoter l’espoir : ils sont patients à l’asile de Sharston, à l’heure où la thèse de l’eugénisme séduit jusqu’à Churchill. Leur médecin, à la tête de l’orchestre qui les fait tournoyer, élabore de sombres projets pour contrôler les faibles d’esprit. Mais Ella, John, Clém, Dan, entre les murs, n’ont rien de faible ni de fou. Ils sont là, conscients mais usés, à force d’être considérés comme tels, ici  simplement pour avoir osé dire non à une vie qu’ils refusaient.

« Et chaque fois que la situation empire ici, je pense à elles. Enfermées aussi, parce qu’elles veulent autre chose, parce qu’elles veulent plus. Et je me dis, si elles arrivent à le supporter, je le peux aussi. Je vais rester ici et n’appartenir qu’à moi-même. Je vais rester ici et n’appartenir qu’à moi-même. Ni à mon père, ni à mon frère, ni à aucun homme. »

A travers leur histoire, Anna Hope, lève le voile sur une réalité historique qui ne peut nous laisser indifférents. On assiste, impuissants, parfois oppressés par la moiteur de cet enfermement si bien restitué, au désir impérieux de vivre des personnages, sans autre attente que celle de retrouver une liberté volée. Et jusqu’à la fin, en apnée, on se demande s’ils y parviendront. Tout dans ce texte, du style de l’auteure à son acuité, de la nécessité du sujet à sa documentation, jusqu’au point final de l’épilogue, est remarquable.

« Il y a quelque chose chez ces oiseaux qui me fait penser à vous. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de le dire. Quelque chose de petit mais sauvage. Quelque chose fait pour voler. »

Une très belle lecture que je suis ravie d’avoir partagé avec Charlotte du blog Lottes of Books.

L’avez-vous lu ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ?

Référence du roman présenté dans cet article : 

  • La salle de bal, ed. Gallimard, coll. Folio, 2019 (première édition en 2017 pour la traduction française)

 

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8 réflexions sur “A lire : La salle de bal, Anna Hope

  1. Lindsay Hardy 13 août 2019 / 4 h 18 min

    Lu lors de sa sortie et adoré. 🙂 Beaucoup d’émotion malgré le terrible sujet, et cette fin…parfaite. Puissant ce roman !

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    • uncahierbleu 20 août 2019 / 18 h 03 min

      Oh que oui, j’ai trouvé la fin si juste ! (et pourtant je suis difficile en dernières pages…). Un très très beau roman ❤️

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  2. kheiraupperassemblyroom 13 août 2019 / 17 h 25 min

    J’ai beaucoup aimé aussi! Si tu n’as pas lu Le chagrin des vivants de la même auteure, je te le conseille il décrit l’après 1ère guerre mondiale avec justesse et subtilité.

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    • uncahierbleu 20 août 2019 / 18 h 02 min

      Oui effectivement j’en ai entendu beaucoup de bien ! Je compte le lire cet automne 🙂

      Aimé par 1 personne

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