A lire : Des hommes couleur de ciel, Anaïs Llobet

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Connaissez-vous ce sentiment qui donne envie de garder un livre le plus longtemps possible entre vos mains ? Vous savez, celui qui vous pousse à tourner les pages doucement, dans un murmure, presque un frôlement, de peur que la fin n’arrive déjà. Non pas parce que vous craignez qu’elle ne tienne pas ses promesses, mais simplement car vous n’êtes plus seulement à la lisière d’une histoire, mais le cœur véritablement pris dans toute sa beauté, ses cris silencieux et ses tourments indicibles.

C’est ce que j’ai ressenti en lisant Des hommes couleur de ciel.

Un lundi du mois de juin, un attentat est commis dans un lycée de La Haye. La police est formelle : le coupable est un lycéen tchétchène. Oumar est tout de suite arrêté dans un café. Se pourrait-il que ce soit lui, étudiant solaire se faisant appeler Adam, embrassant des hommes en secret, le goût des cocktails sur les lèvres à l’abri des nuits sans fin ? Ou serait-ce son frère, Kirem, élève taciturne aux idées sombres, envolé depuis le drame ? Et que sait vraiment leur professeure de russe, Alissa Zoubaïeva, de cette même origine qu’elle s’évertue à cacher sous le prénom Alice ? Aurait-elle pu deviner, lire entre les lignes des copies, voir les cicatrices que portent en eux les deux frères ?

« Tu voudrais que je te raconte quoi, avec tes consignes pour enfants sages « racontez au passé un souvenir qui vous est cher » je n’ai aucun souvenir que je ne voudrais effacer et toi tu veux que je te l’écrive en russe, mais je vais te le dire en tchétchène puisqu’il n’y a que nous pour comprendre ce que nous avons vécu

les gens ils disent « il a connu la guerre c’est pour ça qu’il est étrange » et j’ai envie de les frapper parce qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent, ils pensent que la guerre c’est comme à la télévision avec des immenses fumées dans le ciel, des gens qui pleurent et qui sortent des enfants couverts de poussière blanche des décombres de leur immeuble

ils ne savent pas que la guerre c’est la cave l’attente la faim les gens qui s’éteignent l’impuissance les mots qui ne servent à rien face aux soldats l’humiliation les souvenirs qu’on veut jeter et qui restent comme tatoués sur le blanc de l’oeil : tu clignes des yeux et la guerre revient, tu regardes ailleurs, elle est toujours là, tu dors, elle t’attend tapie dans le noir. »

Ce roman d’Anaïs Llobet ne répond pas seulement aux questions que l’on se pose de prime abord mais ne cesse d’esquisser de nouvelles perspectives. Avec une sensibilité remarquable, il dresse le portrait de trois personnages différents unis par l’histoire avec un H majuscule. Il dit leurs vérités réduites au silence pour mieux épouser les contours d’un nouveau pays, leur intégration désirée ou non, refusée avec ardeur ou rendue impossible par le poids d’une autre culture, d’une religion ou d’un passé duquel on reste prisonnier. Il raconte les failles, les silences, les coups portés pour l’honneur, la fuite comme seule issue. Et, l’on reste là, le cœur brûlant de savoir que le roman n’est pas qu’un roman, que l’histoire en raconte d’autres, bien vivantes, derrière des murs qui nous dépassent et des portes qui ne s’ouvrent pas.

Je ne peux que vous le conseiller : ce roman saura vous toucher, c’est une certitude.

« Il n’y a pas de terme tchétchène pour dire ce qu’il est. On a importé « gay » de l’anglais, et « golouboï » du russe, qui signifie « bleu ciel ». Il y a aussi les insultes qui ont contaminé leur langue : « pederast », « pedik ». Un soir, à la télévision, lorsqu’il avait cinq ou six ans, des hommes déguisés dansaient sur des chars décorés de banderoles, en France. Voici le défilé parisien des « stigal basakh vol nakh », des hommes couleur de ciel, avait dit le présentateur. Oumar avait regardé par la fenêtre : le ciel était gris »

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Référence du roman présenté dans cet article : 

  • Des hommes couleur de ciel, Anaïs Llobet, ed. de l’Observatoire, 2019. 

 

3 réflexions sur “A lire : Des hommes couleur de ciel, Anaïs Llobet

    • uncahierbleu 20 août 2019 / 18 h 02 min

      Et je comprends pourquoi !

      J’aime

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