Mes dernières lectures #2

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En avril, j’ai renoué avec le plaisir de lire dehors, les pieds nus sous les arbres, jusqu’à ce que le vent se lève en fin de journée. Je crois que c’est mon idéal pour lire : non pas un lieu précis, mais un instant, la liberté absolue du soleil sur la peau, qu’il soit timide ou mordant. C’est drôle car j’associe toujours finalement un livre à cet instant où je l’ai lu — avant le petit-déjeuner derrière les persiennes fermées, après un bain chaud les joues écarlates, au bord de la mer à quelques pas, dans le train d’un autre pays que le mien.

Je crois que j’aimerais bien faire ça ici, désormais. Associer un instant à un livre, lui apposer un lieu possible, choisir celui qui lui irait le mieux, comme un vêtement à enfiler. 

Je vous retrouve donc aujourd’hui afin de vous présenter les six romans qui ont rythmé mes dernières semaines.

  • Vigile, Hyam Zaytoun 

Dans ce livre, Hyam Zaytoun raconte la nuit où son compagnon a fait un arrêt cardiaque à ses côtés et les jours incertains qui ont suivi. Elle parvient à éviter avec brio tous les écueils propres à ce genre de témoignage : les mots choisis ne sont jamais larmoyants, jamais mièvres, mais sonnent infiniment justes. Nous ressentons la pulsation des cœurs qui battent à l’unisson pour soutenir celui qui s’arrête, les voix qui tremblent, les mots choisis, tout bas, les appels qui annoncent les tempêtes. Nous vivons cette nuit, longue comme un couloir d’hôpital, l’angoisse sourde des premières heures, puis des suivantes, la peur animale, la tendresse immense, les mains qui se serrent, les possibilités que l’on n’ose entrevoir. Et surtout, nous lisons l’amour, un amour brûlant d’une femme pour un homme qu’elle risque de perdre.

Mais devant cette lettre bouleversante, je me suis demandée : qui suis-je pour lire ces mots qui ne m’appartiennent pas ? Si j’ai frissonné au rythme des pages, presque en apnée devant l’intensité du récit, je n’ai pu m’empêcher de m’interroger sur ma place de lectrice face à un livre si intime, comme si j’ouvrais un courrier qui ne m’était pas destiné.

« La vie sans l’autre, quand on l’a partagée si longtemps, est-ce qu’on s’y habitue ? »

L’instant pour le lire : Dans un train qui file, d’une seule respiration, en laissant parfois le regard se perdre au-delà des vitres.

*

  • Frère d’âme, David Diop 

Ce roman suit le parcours d’un tirailleur sénégalais, Alfa Ndiaye, qui perd son « plus que frère », Mademba Diop, sur le champs de bataille. Lorsque son ami d’enfance meurt, il se retrouve alors seul dans la folie de la guerre. Mais cette folie ne s’arrête pas au seuil des tranchées : elle l’attrape, le prend par le cou, étouffe sa raison. Alfa Ndiaye ne se bat plus pour le drapeau français, non, mais pour distribuer la mort à ceux qui l’ont donné à Mademba. Il répand alors sa propre violence, ferme les yeux bleus des ennemis, coupe des mains qu’il garde comme un trophée, et finit par effrayer ses camarades qui riaient de sa déraison. Évacué à l’Arrière, celui qui est désormais perçu comme un sorcier « dévoreur d’âmes » raconte, en un souffle, le pays de son enfance, les nuits à la belle étoile, celles de pleine lune, la genèse de son amitié avec Mademba et les préludes de son amour pour Fary Thiam, restée là-bas.

Construit comme un long monologue, tenant tour à tour de l’incantation, du poème et de la fable, ou peut-être les trois à la fois, ce roman rend hommage à tous les oubliés de la grande guerre, aux invisibles partis au-delà des frontières, aux vivants dont l’âme est restée éventrée sur le front. C’est un texte qui ne laisse pas indifférent : ces répétitions, comme une litanie, surprennent, déstabilisent, émeuvent, mais la poésie finit par l’emporter.

« Tant que l’homme n’est pas mort, il n’a pas fini d’être créé. »

L’instant pour le lire : A l’aube, derrière les persiennes qui laissent filtrer la lumière, encore enveloppé(e) dans la poésie des matins silencieux.

*

  • Le cœur cousu, Carole Martinez 

Mon coup de cœur de ce bilan ♥

Dans un village d’Andalousie, une lignée de femmes se transmet une boite mystérieuse depuis la nuit des temps. A l’aube de son adolescence, Frasquita y découvre des fils et des aiguilles et s’initie à l’art de la couture pour lequel elle a un véritable don. Elle sublime alors les chiffons, les draps, les vêtements, du quotidien ou des jours de fête. Mais la magie de ses doigts ne s’arrête pas là : elle recoud les êtres de chair et de plumes, reprise les hommes effilochés. Lorsque son mari la joue et la perd dans un combat de coqs, elle prend la route à travers le sud de l’Espagne, trainant avec elle ses nombreux enfants tous affublés, eux aussi, de singuliers pouvoirs.

J’ai refermé ce livre comme si je sortais d’un rêve, à pas feutrés, après la nuit. Moi qui suis peu encline à lire tout ce qui s’éloigne du réel, j’ai été happée par l’univers onirique de ce qui s’apparente, finalement, à un conte. J’ai découvert la plume de Carole Martinez avec ce roman et il me tarde désormais de lire le reste de son œuvre.

« L’encre m’est venue quand il n’y a plus eu de larmes. »

L’instant pour le lire : Lors d’une fin de journée brulante, dans la campagne andalouse ou ailleurs, les pieds nus sur les pavés et la peau brunie par le soleil.

*

  • Arabe, Hadia Decharrière

C’est un matin comme les autres. Pourtant, lorsque Maya se réveille, elle parle arabe, une langue qu’elle n’a jamais apprise, elle qui n’a vécu qu’en France, qui n’a aucune autre origine que celle-ci. Elle cherche alors une réponse à l’inexplicable : est-ce son cœur, son corps, sa mémoire qui lui joue des tours ? En attendant les résultats médicaux, elle parle tout haut, aspire les « h », roule les « r », s’interroge, observe les autres, écoute la voix d’Oum Kalthoum, emprunte un taxi dans lequel le chauffeur lui contera son Caire lointain, qui ne cesse de lui manquer. Elle découvre, réfléchit à la valse des corps de toutes origines et confessions, à la féminité, au fait d’être étranger, pour les autres mais aussi à soi. Elle se souvient de son amie d’enfance qui était, elle, arabe.

Ce roman, lu d’un souffle, parle d’identité, la nôtre, la vôtre, mais aussi de ce qu’elle scelle dans notre rapport aux autres. Il dit aussi l’altérité, bien sûr, la transmission et la mémoire de ceux qui nous ont précédés.

« Sur le trottoir, elle n’est plus seule. Des hommes, des femmes, des tas d’enfants, de toutes origines et de toutes carnations, de toutes croyances et de toutes confessions autour d’elle se mêlent s’interpellent. Le son monte et on ne s’entend plus, et soudain, on se sent vivre, intensément. »

L’instant pour le lire : Dans la frénésie des journées qui filent, le temps d’une pause, afin d’humer l’air, d’entendre au vol les lettres que l’on aspire et celles que l’on roule dans les chants d’Oum Kalthoum.

*

  • Le dimanche des mères, Graham Swift 

30 mars 1924. Ce jour-là, dans la campagne anglaise, c’est le dimanche des mères : les aristocrates donnent congé aux domestiques pour qu’ils aillent rendre visite à leur famille. Jane, une jeune femme de chambre orpheline, n’a personne à rejoindre. Elle hésite. La journée est douce, ensoleillée, elle pourrait la passer à parcourir les chemins à bicyclette ou à lire à l’ombre des arbres. Mais c’est sans compter Paul, son amant, qui l’invite dans sa riche demeure aujourd’hui déserte. La jeune fille le sait : ce sera leur dernier rendez-vous car celui-ci doit épouser une riche héritière. Mais rien ne se passe comme elle l’avait prédit.

Le synopsis est attirant, le décor agréable, mais j’en attendais nettement plus. L’intrigue tourne finalement en rond, les mêmes choses sont répétées à l’envi, alors que le roman est en lui même très court. Alors que ce dimanche est annoncé comme étant celui qui a changé le cours de sa vie, je n’ai pas réellement compris le fil rouge entre cette journée et le destin de l’héroïne.

« Nous sommes tous du combustible. Sitôt nés, nous nous consumons, et certains d’entre nous plus vite que d’autres. Il existe différentes sortes de combustion. Mais ne jamais brûler, ne jamais s’enflammer, ne serait-ce pas triste ? » 

L’instant pour le lire : Après une balade dans la nature, allongé(e) dans l’herbe, des fleurs à peine cueillies comme marque-page.

*

  • Le meurtre de Roger Ackroyd, Agatha Christie 

Le lendemain de la mort de Mrs Ferras, Roger Ackroyd est assassiné dans sa demeure de King’s Abbot. Ces deux morts, advenues dans un village si tranquille, seraient-elles liées ? Même si Hercule Poirot est désormais à la retraite, il ne peut résister à mener l’enquête lorsque la nièce du défunt fait appel à lui. Il est assisté par le docteur Shepard qui nous raconte l’histoire.

Une fois encore tous les ingrédients sont réunis pour passer un bon moment : Agatha Christie reste une valeur sûre ! Je n’avais absolument pas vu venir le twist final ce qui, à mon sens, prouve la réussite du roman.

« Il suffit d’entendre exprimer par autrui une opinion que l’on préférerait taire pour éprouver le besoin de la nier avec véhémence. »

L’instant pour le lire : Dans la nuit, une lampe de chevet qui reste allumée et que l’on ne parvient pas à éteindre tant on tourne les pages.

*

Et vous, quelles sont vos dernières lectures ? 



Les références des livres présentés dans cet article : 

  • Vigile, Hyam Zaytoun, ed. Le Tripode, 2019.
  • Frère d’âme, Davip Diop, ed. Seuil, 2018 (Prix Goncourt des Lycéens 2018).
  • Le cœur cousu, Carole Martinez, ed. Gallimard, coll. Folio, 2007.
  • Arabe, Hadia Decharrière, ed. JC Lattès, 2019.
  • Le dimanche des mères, Graham Swift, ed. Gallimard, coll. Folio, 2017.
  • Le meurtre de Roger Ackroyd, Agatha Christie, ed. Le Masque, 2013 (Première édition en 1926).

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