C’était en août

« En songe, mes retours imaginaires se passaient ainsi ; très vite, je glissais dans l’obscurité vers Stamboul, et, ce soir, je finis par avoir presque l’impression de n’être plus qu’un fantôme de moi-même, en route nocturne vers le pays que j’ai aimé… » 

C’était en août, dans une grande maison silencieuse entourée par la pinède. Je revenais tout juste d’un voyage seule au Maroc. Après une courte nuit au troisième étage d’un immeuble de Casablanca, au numéro d’un boulevard dont j’ai oublié le nom, j’avais pris le taxi très tôt dans l’aube qui tardait à venir. Presque sur la pointe des pieds, dans les rues encore endormies, j’avais dit adieu, en croyant à un au revoir, aux visages que j’aimais là-bas.

C’était en août, et je mélange les années, mais celle-ci, j’en suis sûre, c’était l’immense bibliothèque, le transat sous les arbres et les oliviers au loin. C’était l’été, et dans les murmures des après-midi de langueur, je lisais mon premier livre de Pierre Loti, Aziyadé. Je ne savais encore rien de cet auteur, ni de son enfance ni de ses voyages. Dans mon carnet, j’écrivais à quel point j’étais éblouie par l’histoire d’un amour condamné à sa source, les barques scintillantes sur le Bosphore, le pont Galata, les sons et les voix que je devinais, combien chaque phrase faisait écho à mes propres souvenirs dans un autre pays. Je souris, avec tendresse, en relisant ces mots aujourd’hui. Je disais aussi mon rêve soudain, devenu absolu, d’Istanbul. Sur les pages qui suivent, des citations remplissent encore les lignes.

Un an plus tard, toujours en août, je préparais mes valises avec un nouveau carnet, un guide et un dictionnaire. Après ma lecture d’été, j’avais choisi Aziyadé comme sujet de mémoire pour les deux ans à venir, Loti et ses fantômes d’Orient, Loti auteur, témoin, marin, revenant, un « je » pluriel aux multiples identités. J’avais choisi Aziyadé et la ramenait, avec moi, contre moi, en Turquie. Je partais poser les yeux sur les merveilles d’Istanbul, marcher dans le quartier d’Eyup auprès de leurs ombres, entre les murs, sur leurs pas, me recueillir sur la tombe de celle qui donna son nom au roman, Hatice. Je partais vivre en Turquie, mes livres de Pierre Loti sous le bras.

Désormais, ce livre est le plus usé que je n’ai jamais eu, mais aussi le plus vivant. Les pages sont jaunies, cornées, les post-it et les notes l’habillent toujours, assortis de couleurs partout, de lignes au crayon parfois. Ma bibliothèque ne désemplit plus de l’auteur, des manuscrits d’époque, des éditions originales, une lettre autographe de sa main, des recueils de ses voyages, au Moyen-Orient, en Extreme-Orient, en Turquie et en Inde. Il me suffit de lire sa plume pour le retrouver, retrouver ses fantaisies, son fétichisme des lieux aimés, son attachement aux objets, aux endroits, ses masques, ses rôles pluriels, ses dessins, ses souvenirs, les miens, retrouver la sensation de cet été-là, de ce mois d’août dans la grande maison, l’odeur de la lavande, des oliviers, des jeux de cartes en dessous d’un ciel violet.

C’était en août, un hasard, une oeuvre tombée dans le domaine public, choisie rapidement avant de prendre la route pour me documenter sur l’orientalisme. Sans le savoir, je venais de tomber sur le livre de ma vie. C’est étrange comme expression, le livre de ma vie, parce qu’il y en a des plus brillants, des mieux écrits, mais c’est lui, ce sont les lignes, et tout ce qu’il fallait deviner entre, qui ont fait de moi la personne que je suis. Il y a quatre ans aujourd’hui, je me réveillais pour la première fois en Turquie.

« Qui me rendra ma vie d’Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues promenades sans but, et le tapage de Stamboul ?

Partir le matin de l’Atmeïdan, pour aboutir la nuit à Eyoub ; faire, un chapelet à la main, la tournée des mosquées ; s’arrêter à tous les cafedjis, aux turbés, aux mausolées, aux bains et sur les places ; boire le café de Turquie dans les microscopiques tasses bleues à pied de cuivre ; s’asseoir au soleil, et s’étourdir doucement à la fumée d’un narguilhé ; causer avec les derviches ou les passants ; être soi-même une partie de ce tableau plein de mouvement et de lumière ; être libre, insouciant et inconnu […] »

Une réflexion sur “C’était en août

  1. AMBROISIE 14 septembre 2018 / 4 h 59 min

    Ton texte est magnifique, j’avais l’impression de lire un début de roman. J’ai lu Les Désenchantés de cet auteur mais quelques points m’ont dérangé et je n’ai pas apprécié, dans sa globalité, le roman en question. Néanmoins il sait donner les sensations de nostalgie et de deuil.

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