Dix ans après les ruelles d’Agadir

C’était un dimanche, peut-être un mardi, peu importe. Il faisait nuit sur la route dorée, le sable se cognait aux vitres contre lesquelles je fermais les yeux. C’était l’été de mes seize ans. Après Djerba, avant la Tanzanie et Zanzibar, entre les noms qui font rêver, le soleil du mois d’août se levait sur Agadir.
Je suis restée deux semaines dans cette ville, à marcher pieds nus et à courir dans les vagues. J’ai découvert  les murailles d’Essaouira, la chaleur écrasante des villes en T, Tiznit et Tafraoute. J’ai passé des heures sur les toits de l’hôtel à contempler l’océan, la colline « le dieu, la patrie, le roi » et les drapeaux qui s’agitent dans le vent. Et quand les lumières de la ville s’éteignaient, je le rejoignais d’un pas pressé en virevoltant, volant, m’envolant, dans les rues. Les idylles d’été ont cette particularité d’apprivoiser l’éternité.

Le temps a passé et, avec lui, l’amour fou qui avait suivi celui d’Agadir. Quatre étés ont filé, puis le cinquième est arrivé. Deux ans avant mon semestre en Turquie, j’ai osé dire oui à ce besoin impérieux de m’éloigner seule un temps. L’avion a décollé un samedi, bien avant l’aube. Là-bas, j’ai renoué avec le souffle  chaud du vent et les montagnes funambules de fruits multicolores. J’ai reconnu aussi, très vite, le vertige des histoires qui ont une date de fin avant leur commencement. Des rues de Casablanca à la casbah des oudayas de la capitale, j’ai compris que la fuite n’existait pas, et je suis rentrée, le coeur vivant d’avoir battu de nouveau.

L’été suivant, un jeudi, j’ai retrouvé Casablanca pour guérir de l’année qui venait de s’écouler. Dans le train pour Marrakech, j’ai griffonné des phrases, raturé entre les lignes, tourné les pages. Les yeux plissés face au soleil, en revenant d’Essaouira, j’ai enfin réussi à poser les mots sur l’immense désillusion des derniers mois. J’ai écrit pour la première fois que je choisissais la littérature pour toujours, sans condition.
Cette année, près de dix ans après Agadir et ses lumières changeantes, j’ai repris le chemin du Maroc. Dans l’avion, déjà, mes yeux brillaient. Lorsque j’ai posé un pied sur le sol de Tanger, dans laquelle je faisais mes premiers pas, j’ai reconnu les odeurs, les couleurs et les sons de ces autres endroits traversés.
Un soir, dans le taxi après un thé au café Hafa et un verre au Number One, symbole de la ville interlope, j’ai compris que tout me rappellerait, chaque fois, l’adolescente que j’étais. A Tanger, à Assilah, à Fes, dans les rues minuscules de la médina, au dessus des murailles, au Borj Nord et au son de l’appel à la prière, j’ai su que partout, partout ici, je retrouverai l’émotion brûlante, intacte, du premier été — et de ceux qui ont suivi.

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